Toufik, indésirable syndicaliste au royaume du fast-food

Dans le milieu de la restauration, le syndicalisme serait-il un sport de combat ? A Besançon, un syndicaliste de la CGT, salarié de Subway jusqu’en décembre 2021, s’est attiré les foudres de l’enseigne de restauration rapide. Mis à pied par son employeur, puis réintégré par l’inspection du travail, Toufik a été vivement chahuté par ses collègues à son retour dans le fast-food. Son tort ? Avoir demandé des conditions de travail règlementaires et envisagé des élections du personnel. Un cas emblématique de la violence sociale dont souffrent largement les petites mains de l’hôtellerie-restauration.

Il se nomme Toufik. Toufik-de-Planoise pour les intimes, ou pour ceux qui connaissent les activités associatives qu’il mène, sous ce pseudonyme, contre l’extrême-droite ou la persécution des SDF. J’ai fait sa connaissance en début d’année 2019, alors qu’il travaillait encore comme équipier au Subway du centre-ville de Besançon, rue des Boucheries. Un gars avenant et efficace au travail. Toujours souriant et poli. Donnant avec le même enthousiasme du « madame » ou du « monsieur » aux notables de la commune comme aux nombreux jeunes des quartiers populaires qui poussent la porte de l’établissement spécialisé dans le sandwich « préparé sous vos yeux ». J’étais alors bien loin d’imaginer qu’il deviendrait quelques mois plus tard le bouc-émissaire de la profession et subirait une campagne de harcèlement nationale.

Un an après la fin brutale de sa relation de travail, et aujourd’hui en inaptitude professionnelle, il est toujours abîmé dans les procédures judiciaires – l’une aux prud’hommes, l’autre au tribunal administratif. Il y prétend avoir été victime d’entrave syndicale et de harcèlement moral au sein de l’entreprise Subway. Peu de temps après avoir commencé à y défendre le droit du travail, il était en effet sanctionné par son employeur, puis mis à pied.

De son côté, Mickaël Thiébaud, propriétaire de trois enseignes Subway à Besançon, nous indique laconiquement s’être opposé à un employé à qui il avait « beaucoup à reprocher ». Sa réintégration par la direction du travail de Bourgogne Franche-Comté ? Une erreur de l’inspectrice du travail, d’après lui membre du même syndicat.

Selon le conseil du patron, Toufik « savait manifestement que la décision de l’inspection du travail lui serait acquise, avec la méconnaissance manifeste du principe d’impartialité ».

Toufik fait partie des rares personnes syndiquées dans un milieu professionnel où la défense des intérêts des salariés reste marginale. [Ndlr. L’hôtellerie-restauration compte 4 à 5 % de travailleurs syndiqués, contre 11 % dans l’ensemble des filières.] « L’engagement syndical est encore très faible dans ce genre de tafs, nous confirme-t-il. Surtout dans la restauration. La plupart des employés n’ont pas forcément d’horizon professionnel. Ils sont souvent là à temps-partiel ou de manière transitoire. Ils savent aussi qu’ils pourraient subir des représailles liées à leur emploi s’ils défendaient leurs droits. »

Itinéraire d’un prolétaire du sandwich

D’après Toufik, le début des hostilités avec son employeur aurait débuté en juin 2019, quand il lui a signalé des problèmes de sécurité au travail.

« Nous étions contraints de travailler tout au long du service à côté du four, sans climatisation ni ventilation. J’avais pu mesurer une température de 60 °C à nos postes de travail en caisse. C’était intenable pour l’équipe, et les réfrigérateurs devenaient chauds. Mon employeur n’a jamais répondu à mon courriel, mais il a réalisé les travaux nécessaires des mois plus tard. C’est à partir de ce signalement que ç’a commencé à devenir tendu au travail. »

L’employé se plaint notamment d’avoir été blâmé abusivement pour sa participation à un jour de grève ou d’avoir été privé des chèques-cadeaux que Subway distribue chaque année à ses équipes. Son ex-employeur, qui a depuis levé ladite sanction à la demande de la CGT, prétend quant à lui n’avoir jamais été informé que l’intéressé faisait grève. Et affirme que celui-ci lui refusait les chèques-cadeaux qui lui étaient proposés.

Après avoir alerté son employeur de la nécessité de réaliser des aménagements matériels, Toufik se voit attribuer une autre place dans l’entreprise. Au lieu de tourner entre les trois restaurants de la commune, il sera désormais cantonné à l’établissement de Châteaufarine, une zone commerciale en périphérie de Besançon.

Là-bas, Toufik obtient une seconde victoire syndicale. A sa demande, la CGT multiplie les mises en demeure à l’adresse du gérant de Subway, qui méconnait depuis 2015 les dispositions les plus élémentaires de la convention collective. Elle demande successivement le paiement de la prime de transports, de la prime de nettoyage des tenues vestimentaires professionnelles, du temps de formation imposé aux salariés et des heures supplémentaires. Autant de prises en charge obligatoires permettant de surnager quand on est payé au SMIC. Une fois saisi par le syndicat, le gérant donne là encore une suite favorable à ces requêtes.

Enthousiasmé par ces améliorations concrètes des conditions de travail, Toufik suit des formations en droit social à la CGT et devient conseiller du salarié en Décembre 2020. Cette nouvelle mission le passionne et lui permet de mesurer l’ampleur de la tâche qui l’attend dans l’hôtellerie-restauration. « On reçoit chaque semaine de nombreux appels de personnes qui ne parviennent pas à obtenir leurs documents de fin de contrat ou le paiement de leurs heures sup’, dit-il. Le cas le plus extrême : aucun contrat de travail, paye partielle, 50 à 60 heures de travail hebdomadaires payées 24. Et aucune paye versée pendant 3 ou 4 mois. La réponse des employeurs, quand on en obtient une, est souvent la même : on fait de la restauration, on n’a pas le temps, vous nous saoulez avec l’administratif. Mais on arrive à résoudre ces problèmes, à l’amiable ou aux prud’hommes. Une dame précaire a par exemple obtenu 12 000 euros de rappel de salaires, qui ne lui avaient jamais été versés par l’épicerie dans laquelle elle travaillait. ».

« Dans la restauration, les employés sont souvent privés de toute représentation salariale »

Tout se gâte pour Toufik en début d’année 2021. Son syndicat demande à M. Thiébaud, actionnaire majoritaire des trois entreprises Subway de Besançon, de déclarer l’unité économique et sociale de ses restaurants, pour se mettre en conformité avec la règlementation. Jusque là, ses établissements étaient des entités distinctes. Préjudiciable aux employés, le morcellement des activités du chef d’entreprise empêchait le personnel d’organiser des élections professionnelles.

«  Dans la restauration, il y a beaucoup de petites structures, de type hôtel-café-restaurant de centre-ville, explique Toufik. Les nombreux salariés qui y travaillent sont privés d’instance représentative dans leur boîte. Soit parce que leur établissement est trop petit pour qu’une telle instance soit obligatoire [elle concerne uniquement les entreprises comptant au moins 11 temps plein]. Soit parce que leur employeur disloque ses activités économiques. »

Au début du mois de février, le gérant des Subway fait droit à la demande de la CGT. Des élections vont pouvoir être organisées dans l’entreprise, se réjouit Toufik.

Mais le 17 février 2021, coup de tonnerre : le syndicaliste est convoqué par son employeur pour un entretien préalable au licenciement. Pour faute grave. « Je l’interprète comme une tentative d’empêcher l’organisation d’élections du personnel » explique l’employé.

Lors de l’entretien préalable au licenciement, Mickaël Thiébaud expose à son employé de nombreux reproches : manque de loyauté, retards au travail, dégradation de l’état de santé de la hiérarchie due à une prétendue insubordination de Toufik, tenues de travail inappropriées, manquements professionnels. « Ses accusations vagues contenaient pendant 45 minutes à peu près tout ce qu’il était possible de reprocher à un employé » se souvient le mis en cause.

Mais quand le conseiller du salarié CGTiste qui l’accompagne à l’entretien demande à M. Thiébaud d’étayer ses accusations par des dates et des faits précis, celui-ci devient moins loquace, mentionnant seulement un jour où l’employé terrible aurait oublié de plier des cartons d’emballage dans le local des poubelles.

Des accusations graves sont également portées par l’une de ses collègues , qui a fourni à son employeur des témoignages écrits à charge contre le syndicaliste. Dans un document manuscrit, l’équipière prétend avoir été menacée par Toufik. Celui-ci aurait débarqué dans le restaurant du centre-ville alors qu’il n’y travaillait plus. Il aurait alors expliqué en Arabe qu’il allait faire « descendre sa bande de Planoise » [un quartier populaire de la commune] si elle lui refusait des sandwichs gratuits. « Je ne parle pas Arabe et ai pu prouver que j’étais en déplacement à Montbéliard ce jour-là. » rétorque-t-il.

C’est ainsi que Toufik est mis à pied, à titre conservatoire. Son employeur demande à l’inspection du travail, tel que l’impose la loi, d’autoriser le licenciement du salarié protégé.

« C’est une CGTiste qui juge un CGTiste ! »

Après trois mois d’attente, le rapport de l’inspection du travail tombe : la mise a pied de Toufik est injustifiée. L’employé doit être réintégré au sein de l’entreprise Subway.

Dans le document, que nous avons pu consulter, l’inspectrice du travail estime au terme d’une enquête approfondie que les motifs du licenciement n’ont pas été clairement indiqués à Toufik et qu’il n’était ainsi pas en mesure de s’expliquer.

Devant l’inspection du travail, la collègue du mis en cause, qui estimait avoir été menacée, est revenue sur ses déclarations.

La DIRECCTE réfute également l’accusation de « déloyauté » exprimée par Subway. « Les actions menées par [Toufik] auprès de ses collègues pour éventuellement faire valoir ses droits en tant que salarié ne peuvent être qualifiées d’un manquement à son obligation de loyauté ; (…) il est en réalité fait état d’un engagement syndical de sa part ».

«[L’inspectrice du travail] a compris qu’entre le portrait qui avait été fait de moi, et les faits, il y avait un monde… » souffle Toufik.

A ce moment-là, le retour de l’employé évincé n’est pas une perspective réjouissante aux yeux de Mickaël Thiébaud. Il la perçoit alors comme la preuve d’une accointance entre l’agent public et le syndicat de son employé mis à pied. « Personne ne savait que cette personne-là [l’inspectrice du travail] était membre de la CGT, laquelle jugeait un CGTiste » dit-il, contacté par Lanceur d’alerte. [Ndlr. D’après nos informations, l’agent public a figuré sur une candidature de déléguée du personnel soutenue par la CGT, qu’elle avait parfaitement le droit de présenter].

Le chef d’entreprise contestera la décision de l’inspectrice du travail au tribunal administratif de Besançon. Joint au téléphone, M. Thiébaud indique ne pas souhaiter commenter cette affaire : « Le dossier est en cours devant la justice, ce sera à elle de trancher. Je n’entends pas faire le jeu de [Toufik] par la presse et être soumis à un tribunal médiatique, qui plus est partial.  Tout a été fait dans l’ordre des choses devant l’inspection du travail et la vérité éclatera ».

Un employé non-grata en une de l’Est Républicain

De retour à Subway le 30 avril 2021, Toufik ouvre seul la boutique de Châteaufarine. Il découvre dans son casier de vestiaire un message anonyme : « dégage ! ». A 9h, alors qu’il commence à travailler en salle, l’équipe du restaurant – 6 personnes employées – arrive groupée devant l’établissement. Plusieurs salariés s’empressent de déployer des banderoles en guise de soutien à leur employeur. Au dos de bannières officielles Subway, des messages visant l’inspection du travail ont été rédigées : « DIRECCTE = injustice = ripoux » ; « rapport bidon = incompétents ».

L’Est Républicain couvre l’évènement. Dans un article, le journal diffusera une photographie montrant les injures et outrages adressés à l’inspection du travail.

« Je ne suis ni de près ni de loin associé à cette manifestation, s’est défendu Mickaël Thiébaud lorsque nous l’avons contacté. D’ailleurs, dans le cadre d’une procédure judiciaire relative aux propos écrits sur les pancartes, j’ai été entendu par la police sous le statut de témoin assisté et n’ai à aucun moment été mis examen. Dans la procédure [ndlr. menée d’après ses indications contre certains de ses collègues], un arrêt de cour d’appel mentionne que je n’ai aucune responsabilité dans l’organisation de l’événement ».

Si le patron est mis hors de cause, il n’en demeure pas moins que la spontanéité de l’évènement reste discutable. Car la manifestation, présentée par l’Est Républicain comme étant celle des salariés, a été organisée par une certaine Liliane J. Or, cette dame se trouve être la belle-mère du gérant, et la mère de la directrice des ressources humaines de l’entreprise. Dans un courriel adressé à une rédaction, que nous avons pu consulter, Madame J. invite les journalistes à la manifestation. «  A notre manifestation » précise celle qui n’était pas membre de l’équipe de Subway.

Le journal l’Est Républicain, qui a présenté l’évènement comme celui d’une équipe en souffrance, a manifestement omis de relever l’identité de l’expéditrice du communiqué de presse. « Je ne connais pas Mme Liliane J. J’ai échangé avec les salariés pour entendre leurs motivations et les raisons de ce mouvement social inédit et singulier. Dans un souci d’impartialité. Comme je l’ai fait avec [l’intéressé] (…). » nous indique l’auteur de l’article sur cette journée de « grève ».

Trop tard ! Le comité d’accueil contre Toufik se retrouve en une de l’Est Républicain. Si l’article expose le point de vue de chaque partie, il accorde néanmoins une place importante aux maux qu’éprouveraient, au contact de Toufik, les salariés de Subway – ceux-là même qui dont les accusations étaient balayées quelques jours plus tôt par l’inspection du travail. Le buzz est lancé. L’article est aussitôt rediffusé par le site d’extrême-droite Fdesouche. Dans les jours qui suivront, Toufik recevra de nombreuses injures et menaces. « Sale bobo », « sale gauchiste », « islamiste ! », « Comme t’es partisan de l’égorgement, tu sais comment tu vas finir ! ».

« Cette médiatisation a eu un poids important dans cette affaire, déplore Toufik. L’Est Républicain en a fait sa une départementale, en papier et en ligne. Ils ont laissé en accès libre l’intégralité de leur papier, chose rarissime, surtout pour du contenu en une. (…) Par ailleurs, le journal a gonflé les chiffres de la manifestation. Les participants n’étaient pas « une dizaine d’employés », contrairement à ce que mentionne l’article mais seulement six, dont trois cadres, et deux personnes en début de contrat. »

Tout au long de cette matinée d’hostilité à sa réintégration, Toufik a continué à travailler, seul. « En venant commander leur repas, les clients me demandaient pourquoi tout ce monde était contre moi. J’ai fini par quitter le travail en cours de service, après avoir averti mon employeur que j’étais harcelé sur place. Il m’a seulement répondu que les salariés étaient libres d’exercer leur droit de retrait ».

Vient l’acmé de cette affaire : arrêts maladie, puis inaptitude. Le 16 décembre 2021, la Médecine du Travail estime ainsi que « tout maintien [de Toufik] dans un emploi serait préjudiciable à son état de santé. » D’après le syndicaliste, cette décision serait relative à l’incidence qu’a eu, dans sa vie professionnelle et personnelle, le comité d’accueil du 30 avril 2021.

Depuis, Toufik a été exclu de l’entreprise Subway, tel que nous le confirme Mickaël Thiébaud : « Pour cela, on a de nouveau demandé comme il se doit l’avis de l’inspection du travail afin de rompre son contrat de travail, cette fois-ci pour cause d’inaptitude. Cela a été accepté. »

L’ex-équipier attend actuellement d’être entendu par le conseil des prud’hommes de Besançon, et tente de faire reconnaître sa situation comme étant la conséquence d’un accident du travail.

Mise à jour, 30/11/2022 : Le 24 novembre, l’ex-employeur de Toufik s’est désisté de son instance au tribunal administratif de Besançon, à une semaine à peine de l’audience prévue. Dans cette procédure, le restaurateur contestait un avis de l’inspection du travail qui demandait la réintégration de l’équipier, mis à pied sans raison valable. Aujourd’hui, donc, Subway ne conteste manifestement plus le caractère infondé de sa procédure disciplinaire. La procédure de l’ancien salarié au conseil de prud’hommes est quant à elle toujours en cours. Affaire à suivre…

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