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A Pôle Emploi, la curieuse propagande de la Gendarmerie

Dans les agences Pôle Emploi, la Gendarmerie organise des réunions avec les chômeurs, pour présenter ses activités et rendre plus attractifs ses concours. Nous avons enregistré discrètement l’une d’entre elles, au cours de laquelle les recruteurs se moquent certains gilets jaunes mutilés tout en vantant avec insistance les avantages matériels et financiers de la profession.

L’an dernier, j’ai reçu un courriel de mon conseiller Pôle Emploi, dont l’objet promettait une « opportunité d’emploi ». « Bonjour, je vous informe que la Gendarmerie interviendra dans les locaux de l’agence Pôle Emploi de Besançon Planoise, le 31 Octobre à 9h » indiquait le message. Au menu de cette réunion, une présentation des métiers de la Gendarmerie et de son concours de sous-officier, accessible avec un baccalauréat.

Rares sont les occasions de savoir comment les forces de l’ordre recrutent. On en sait également peu sur ce qu’elles pensent réellement de leur métier et de la violence qu’elles exercent, en ces temps de répression des mouvements sociaux. Prétextant réfléchir à une éventuelle reconversion professionnelle, je suis donc parti à la rencontre de ces missionnaires de la Gendarmerie, au moment où le mouvement des gilets jaunes fêtait son premier anniversaire. Pendant une bonne heure, j’ai écouté les recruteurs de la Gendarmerie, sans jamais prendre la parole, afin de ne pas orienter leur discours au cours de l’entretien.

Ce genre de rencontre est organisée dans le cadre d’une convention nationale conclue entre la Gendarmerie et Pôle Emploi. Elle permet aux forces de l’ordre d’aller présenter aux chômeurs les perspectives de carrières qu’offre la Gendarmerie dans les branches administratives et opérationnelles. Objectif : donner envie aux demandeurs d’emploi de rejoindre les quelque 100 000 salariés que compte la force armée afin de faire augmenter la sélectivité aux concours, qui subit une forte érosion depuis plusieurs années.

Alors qu’en 2009, 16 candidats se disputaient un poste au concours externe de sous-officier de la Gendarmerie, on ne comptait plus que 3,4 candidats pour un poste en 2017. En 2019, année exceptionnelle, la sélectivité était de 8 candidats pour un poste. Mais cette évolution s’expliquait uniquement par la réduction de plus de la moitié du nombre de postes à pourvoir pour un nombre presque équivalent de candidats. C’est dire à quel point la Gendarmerie manque de vocations.

Ces manifestants mutilés qui l’ont « un peu cherché »

Le 31 Octobre 2019, nous sommes une trentaine de chômeurs accueillis par un conseiller Pôle Emploi, co-organisateur de la rencontre avec les forces de l’ordre, ainsi que deux gendarmes du Centre d’information et de recrutement (CIR). L’un a mené une carrière administrative ; l’autre a été gendarme mobile pendant huit ans, avant d’intégrer le secrétariat d’un escadron de sécurité routière.

Le groupe de demandeurs d’emploi venu les écouter est composé d’autant d’hommes que de femmes. Des personnes aux parcours très variés. Un étudiant en licence d’informatique, des mères au foyer, des chômeurs de longue durée, des jeunes – très jeunes – ayant pour seule expérience un service civique, une jeune femme fraîchement diplômée d’un master de criminologie. « Vos profils sont tous très intéressants » nous flatte l’un des gendarmes, avant de projeter une « petite vidéo de propagande ».

Sur l’écran apparaissent deux agents en tenue d’intervention. On les voit courir après des jeunes de cité affublés de casquettes. Rattrapés par les gendarmes au pied d’un grand ensemble urbain, les lascars lèvent les mains en l’air et se jettent spontanément à terre pour se laisser menotter. « Voilà, c’était une petite vidéo de propagande », explique l’un des recruteurs, pendant que s’éteint la musique dramatique du clip. « C’était pour vous lancer. Maintenant on va discuter un peu ! »

Après une introduction consacrée à la branche administrative de la Gendarmerie, l’agent nous présente les métiers du maintien de l’ordre. « On va recruter des gendarmes mobiles. Les gendarmes mobiles, ce sont les CRS. Ils font exactement le même boulot, ils sont tous en tenue de Robocop. On les voit le samedi à la télé – enfin, un peu moins maintenant. La crise des gilets jaunes, ça vous dit quelque chose ? » Je suis tout ouïe.

« Les gendarmes mobiles, ils ne sont pas là que pour balancer des grenades sur les pauvres manifestants, reprend-il. A la télé, vous n’allez voir qu’une petite partie, hein, vous n’allez pas tout voir avant! Forcément, celui qui a un œil en moins… il s’est pris… euh… »

Moment de gêne. Le recruteur cherche un moyen de justifier l’éborgnement de vingt-quatre manifestants par les forces de l’ordre au cours des derniers mois. En vain.

« Ou celui qui a une main en moins… »

Son collègue vole alors à son secours : « Si on lui dit qu’il faut compter jusqu’à dix, qu’il prend la grenade et puis qu’il la met entre ses jambes jusqu’à dix, forcément, il va se faire mal ! »

« Si ça lui pète, ben voilà ! Ce n’est pas qu’il l’a cherché mais un petit peu quand même ! » raille de nouveau le premier.

Il nous sera également suggéré de nous méfier des médias, qui colporteraient de fausses informations au sujet de la brutalité du maintien de l’ordre. « N’écoutez pas tout ce qu’on vous dit, renseignez vous par vous-mêmes. »

Les carrières dans la Gendarmerie préférables « aux missions d’intérim »

Pour attirer le chômeur, les gendarmes n’invoquent ni la devise républicaine, ni les couleurs du drapeau ; ils parlent de ce qui brille : perspectives de voyages en train à des tarifs défiant toute concurrence, stabilité financière, conditions de vie à l’opposé de celles des chômeurs indemnisés ou bénéficiaires du RSA. Les recruteurs ne manquent pas de rappeler que l’uniforme bleu permet de s’éloigner des emplois précaires ou déconsidérés. « Quand vous entrez dans la Gendarmerie, vous êtes payé dès le premier mois de formation [1406 euros net en formation, puis 1800 euros net en début de carrière]. Et puis vous êtes militaire sous contrat. La sécurité de l’emploi intervient au bout de quelques années. C’est quand même mieux que les missions d’interim…  Là, au moins, vous êtes sûr d’avoir quelque chose. Mais je suis d’accord, il faut avoir un peu la fibre. » La fibre de quoi ? On ne le saura pas.

A la solde confortable s’ajoutent des avantages dont les agents peuvent bénéficier durant leur temps de repos. « Quand un gendarme prend le train, il a 75 % de remise, indique l’ancien mobile. Moi, je prends un première classe pour aller à Montpellier. Besançon-Montpellier aller-et-retour, première classe, ça me coûte moins de 50 euros. Ce n’est pas négligeable, hein ! »

Jamais à court d’arguments convaincants, son collègue nous fera miroiter la possibilité d’aller faire les soldes en train à la « Toison d’or », grâce au tarif militaire. [La « Toison d’or » est l’un des plus grands centre commerciaux français situé à 90 km de la ville où se déroulait l’entretien.] « En train, vous allez payer quatre ou cinq euros, pas plus. »

Résumons. D’après la gendarmerie, on peut devenir flic pour cesser d’être intérimaire. Cela suppose bien sûr d’avoir « un peu la fibre » [internet ?] et parfois de mutiler malencontreusement des manifestants qui l’avaient « un peu cherché ». Autant d’incidents dont on pourra sans doute se consoler dans les plus beaux fast foods et boutiques de prêt-à-porter de la région, devenus accessibles grâce aux tarifs ferroviaires préférentiels de la profession.

S’il est difficile d’estimer précisément la portée de ce discours, on peut cependant être sûrs qu’il fera fuir les meilleurs profils – ceux qui aimeraient répondre avec discernement à une mission d’intérêt général – et qu’il attirera aux métiers du maintien de l’ordre les pires d’entre eux.

Un service de recrutement très opaque

Comment sont choisis les agents chargés de recruter les chômeurs dans les agences Pôle Emploi et de représenter leur profession ? Disposent-ils de supports ou de trames leur permettant de préparer leurs interventions ? Quels sont les termes de la convention signée entre la Gendarmerie et Pôle Emploi ? « Lanceur d’alerte » a adressé toutes ces questions au Ministère de l’Intérieur. Lequel a transmis notre demande à la direction de la Gendarmerie, qui refuse de nous renseigner. « Nous avons d’autres sujets d’actualité plus prégnants à traiter et ne vous donnerons pas d’éléments de réponse » nous rembarre un chef d’escadron de la section des officiers de presse.

Qu’y a-t-il pourtant de plus actuel que la problématique du recrutement des forces de l’ordre ? A la suite du tabassage du producteur Michel Zecler par des policiers dans le XIXe arrondissement de Paris, le président de la République Emmanuel Macron a enfin reconnu l’existence de violences policières, promettant d’améliorer les conditions matérielles, les formations, et l’encadrement des agents en vue de moraliser leurs activités. Cela y suffira-t-il, tant que le discours de l’institution restera incivique ? Rien n’est moins sûr.

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